Corps étranger

Insectification

J'avoue, avec tout de même une certaine honte, avoir une peur viscérale des cafards. Ce n'est pas faute d'y avoir été confronté malgré tout, comme beaucoup de personnes menant une vie citadine je suppose. Clarice Lispector écrivait à leur sujet qu'ils s'agissaient de bêtes ancestrales, primitives au sens évolutionnel, préparées à des scénarios eschatologiques qui décimeraient l'humanité entière (cf. son très intrigant ouvrage La Passion selon G.H., où l'objet tout comme le sujet est un cafard, justement). J'ai pleine conscience que ma peur ne relève en rien de la responsabilité du cafard, son existence n'étant régie que par un programme de survie ; aucune ligne génétique dans le code de cet animal ne lui intime qu'il doit me nuire. Et pourtant, ils me terrifient, parfois au point d'altérer mon humeur et de perturber mon sommeil. Mais il y a quelque chose tapi au fond de cette peur qui m'effraie encore plus.

Yoav Gallant, ancien ministre de la Défense israélien, avait dit fin 2023 une phrase restée célèbre depuis par son ignominie : "nous combattons des animaux humains, et nous devons agir en conséquence". Il est cependant loin d'être la seule figure publique a avoir utilisé de telles formules. En 1983, le chef des armées d'occupation israéliennes Rafael Eitan, avait déjà été plus loin en déclarant au Knesset : "Lorsque nous aurons colonisé toutes les terres, la seule chose que les arabes [palestiniens] pourront faire sera de détaler comme des cafards empoisonnés dans une bouteille". Il est extrêmement difficile pour un être humain de tuer un autre être humain. Parlez-lui de rats ou de souris et l'idée lui est déjà plus supportable. En comparaison, il est encore plus simple d'écraser un cafard.

Le choix par Verhoeven et Neumeier d'adapter l'oeuvre d'Heinlein, en lui faisant dire l'inverse du récit originel, est déjà lourd de sens. Chez Heinlein, le roman est une fresque militariste ennuyante au possible (selon les dires de Verhoeven), et de l'autre, on se retrouve avec Starship Troopers. Le film se présente assez explicitement comme une satire anti-impérialiste, où les "ennemis" de la race humaine sont de gigantesques aliens insectoïdes. Les tenants et aboutissants stratégiques sont assez futiles, en comparaison au ton général, caractéristique de l'appareil médiatique propagandaire. Sans doute l'une des scène les plus marquantes arrive avant les premiers combats, lorsqu'un chroniqueur s'offense sur un plateau télé à l'idée-même qu'un insecte puisse être doué de penser. Ce qui l'offusque, c'est qu'il y ait un obstacle moral à un massacre unilatéral. Il ne s'agit plus ici de déshumaniser, car l'idée va plus loin encore dans une dépravation créative ; il faut insectifier un ennemi idéologique, l'alien n'étant plus un symbole suffisant. Il faut écraser, réduire en bouillie.