Corps étranger

L'âge des membranes

Le pinacle des visions cauchemardesques de l'univers de Matrix se trouve peut-être dans le court-métrage The Second Renaissance, où humains et robots se livrent une guerre sans pitié, se soldant par la victoire des machines. S'ensuit un asservissement corporel et neurologique afin d'atteindre un état symbiotique, où l'énergie puisée par la nouvelle divinité matricielle tient à une condition ; celle de la cultivation des êtres humains en tant que prérequis à leur existence-même.

Matrix, dans son ethos et sa présence, se révèle plus comme valeur témoin, à la fois de son époque (quoiqu'en retard, il s'agit là plutôt des hallucinations cybernétiques propres à l'informatique individuelle, à la musique samploïde et aux fictions cyberpunk, qui surgirent 15 ans auparavant), et de ses influences étalées sans grande subtilité (des références appuyées à Baudrillard jusqu'aux langages de Tsui Hark ou Sammo Hung). Il est cependant intéressant de le voir comme reflet d'une inquiétude que l’hybris humain ait façonné les outils de sa propre déchéance. Et la langue que parle l'univers créé par les sœurs Wachowski oppose d'un côté une stylisation appuyée du mouvement des corps, et de l'autre le constat d'un cauchemar technologique, d'une créature immanente s’immisçant tant dans les affaires humaines qu'elle s'est même imposée comme remplacement de l'utérus[1]. La matrice a un aspect hyper-animal, grossissant les fonctions naturelles en les distordant et les digérant pour les rendre étrangères à l'oeil humain, familier aux machines insectoïdes. Le ventre n'est plus un ventre mais une ruche nickelée, traversée de câbles et de tuyaux.

Le qualificatif « tactile » tel qu'il a pénétré le langage courant est d'une ironie mordante. Rien de la dalle d'un smartphone où de l'écran d'une borne McDonald's ne relève du toucher. En tant que dispositif interactif, l'objectif est d'améliorer une accessibilité en surface, une efficacité simulée, s'inscrivant dans la dynamique supérieure de l'abstraction des formes technologiques. Un écran est un écran, et ses périphéries sont autant d'appendices gluants et visqueux qu'il convient d'éliminer. Pendant des années où les machines personnelles se sont multipliées, leur réplication s'orchestrait selon une maxime de réduction de la friction. L'écran, sa membrane-même est une muqueuse supplémentaire. Le caractère axiomatique des membranes en tant qu'extension du corps humain paraît de plus en plus évident. Abandonner son smartphone est un choix difficile en ce qu'il rend la vie quotidienne moins Il n'y a pas besoin de guerre totale pour achever une relation symbiotique, il n'y a finalement besoin que des désirs capitalistes qui s'injectent dans nos hontes les plus profondes.